[TRIBUNE] Bordeaux, une décennie de descente aux enfers

A l’aube de l’an 2010, qui aurait pu parier sur la chute spectaculaire des Girondins, tout au long de 10 années sans frisson, sans saveur, durant lesquelles la grandeur du club au scapulaire n’a cessé de s’effriter? D’un quart de finaliste de Ligue des Champions sexy, à qui on promettait un deuxième couronnement national d’affilée si ce n’est une hégémonie digne de celle lyonnaise, avec une vraie philosophie de jeu impulsée par Laurent Blanc, Bordeaux est devenu ce club morne et insipide, rentré dans le rang et sur qui d’aucuns consultants taperont volontiers, pointant du doigt une absence totale de vie, ou d’étincelle annonçant un renouveau. Et la débandade n’est peut-être pas terminée…

Après Blanc, le chaos

Si la dégringolade des Girondins s’apparente à une descente en pente douce, le club dérivant petit à petit des places européennes vers l’anonymat du milieu de tableau, le détonateur fut lui pour le moins violent. Je ne vais pas m’attarder sur cette piteuse fin de saison 2009/2010, entrée dans la légende pour ce dénouement terrible durant lequel les Girondins se sont totalement effondrés pour finir 6èmes, hors des places européennes. C’est surtout la suite des événements qui nous intéressera ; le crash sportif de la fin de cette glorieuse ère s’explique aisément par le dérèglement de l’horloge girondine suite à l’annonce prématurée du départ de Blanc, mais il faudra plus de subtilité pour percer les secrets de la déliquescence du club. Pourquoi Bordeaux n’a-t-il jamais su se relever de cet incident de parcours?

Ces deux ans de magie, entre 2008 et 2010, masquaient le spectre d’une gestion calamiteuse, qui commence à se faire sentir à l’intersaison 2010. Si la gouvernance « en bon père de famille » de Triaud et de M6 pouvait conférer un aspect tout à fait attachant, presque empreint de nostalgie à la vénérable institution bordelaise, celle-ci mettait en danger le club par son manque de professionnalisme. Les salaires en or ont été distribués généreusement par la direction à la suite du titre de champion de 2009, et ceci ne manqua pas de déstabiliser la barque bordelaise après les remous inattendus de 2010. La 6ème place n’était absolument pas prévue financièrement, surtout avec cette masse salariale démesurément grande, et cela a par conséquent plombé le club lors des saisons suivantes. Bordeaux a traîné un boulet financièrement, et pire, n’a même pas pris les mesures qui s’imposaient pour s’en débarrasser, continuant à prolonger des joueurs abonnés à l’infirmerie ou pas aussi performants que leur statut ne l’exigeait (Jussiê en est un formidable exemple). De plus, le volet de la gestion sportive n’est guère plus glorieux. Le départ du duo providentiel Gourcuff – Chamakh est un coup énorme asséné aux ambitions bordelaises. Le second, parti libre, n’a jamais été remplacé à bon escient en maintenant 10 ans, et son départ est même suivi par celui de son compère Cavenaghi l’été suivant, laissant la main à des attaquants médiocres, irréguliers ou blessés pendant les 5 années suivantes (Modeste, Gouffran puis Bellion qui avait tout perdu de son talent, Diabaté ou l’éphémère Hoarau). Gourcuff, lui, a été plutôt bien vendu mais son remplacement a été burlesque, avec le recrutement de Fahid Ben Khalfallah en provenance de Valenciennes, arrivé en grandes pompes pour essayer de faire oublier un talent exceptionnel, et reparti du club en « zéro ». Ce meneur de jeu fut un fiasco, il eut même l’insigne honneur de pouvoir ouïr en direct une mélodie des plus mélioratives à son égard, un soir de match contre l’AS Saint-Etienne (« Janot, si t’es sympa, laisse marquer Ben Khalfallah! », sans doute un des moments les plus marquants que j’ai vécu sur cette période, c’est dire).

Tout ce cocktail détonnant a empêché Bordeaux de se relever de la fin brutale de sa période faste. Le mandat de coach de Jean Tigana, plutôt catastrophique et marqué par des tensions insoutenables en interne et notamment avec Michel Pavon, s’achève sur un cinglant 4-0 encaissé face à Sochaux, là où un an plus tôt les supporters Marines et Blancs goûtaient au caviar d’un magnifique quart de Ligue des Champions. Le brave et dévoué soldat Bédouet était alors déjà là pour assurer l’intérim et sauver ce qui peut l’être de l’institution contre vents et marées. Si une personne a plus souffert que nous supporters pendant cette période, c’est bien lui, devant endosser des fardeaux pour lesquels il n’était pas fait. La saison se termine par une triste 7ème place, et en annonçait bien d’autres du même acabit. Bordeaux s’apaise progressivement avec le calme Francis Gillot, qui arrive à assurer une certaine stabilité sportive avec des classements toujours honorables pendant 3 saisons (5ème, 7ème puis encore 7ème), avec un effectif toujours moins qualitatif. L’ancien de Sochaux était assurément un très bon entraîneur, mais bien trop soporifique que ce soit en conférence de presse ou par le jeu pratiqué sur le terrain, surtout pour un public exigeant comme celui de Lescure, désormais habitué au beau jeu et à l’ivresse des soirées européennes. Las, il s’en alla en 2014, et même s’il nous a fait vivre notre dernier vrai frisson en 2013 avec cette Coupe de France, il a eu le tort (certes pas aidé par une direction peu encline à redonner des couleurs au club) de graver dans le marbre la réputation de Belle Endormie qui colle depuis à la peau du FCGB.

Un déclin qui se poursuit sous la coupe d’entraîneurs médiocres

Le club tente quand même quelque chose à l’intersaison 2014, en nommant un coach jeune, dynamique, avec des idées nouvelles et une aspiration affirmée pour le beau jeu, en la personne de Willy Sagnol. Ambitieux, il amène au tout début un certain vent de fraîcheur avec une volonté de professionnaliser le club. Il veut aussi faire jouer son aura et ses réseaux auprès du Bayern Munich, en ramenant par exemple ce latéral gauche censé être une aubaine pour le club, Diego Contento, ex-titulaire du Bayern Munich au sein de l’équipe finaliste de la Ligue des Champions 2010, pour 2 millions d’euros. L’italo-allemand, catastrophique, inaugura plutôt une série maudite à ce poste aux Girondins (lui, puis Poundjé, Pellenard, et maintenant Benito qui peut toutefois encore redresser la barre). Il symbolise les erreurs flagrantes de jugement d’un coach aux abois dans sa communication, comme en témoigne l’affaire des « joueurs africains ». Sa première saison finit quand même par une très correcte 6ème place grâce au talent des Mariano, Rolan, Khazri, Diabaté ou du jeune Ounas, et un emménagement réussi dans un stade flambant neuf. Mais c’est la deuxième saison de Sagnol qui fut bien plus laborieuse ; ce dernier se plante magistralement dans son recrutement en attirant le fantôme Isaac Kiese Thelin, ou le jeune Milan Gajic qu’il s’évertuera à détruire comme son concurrent Guilbert, en alignant Poko au poste de latéral droit. On notera aussi cette fantastique trouvaille tactique qu’est la tentative de replacement de Gaëtan Laborde en latéral gauche! Cet opus 2015/2016 est aussi marqué par un nombre incommensurable de blessures (Sagnol incriminait d’ailleurs la nouvelle pelouse du stade qui n’a plus posé problème ensuite, mais jamais il ne se serait remis en cause, lui et son staff, non!). Celles-ci le contraindront même à aligner le quatuor défensif le plus insolite de l’histoire du club : Contento – Yambéré – Guilbert – Poko, ça se passe de commentaires… C’est Ulrich Ramé qui permettra au club d’assurer le maintien en tant que coach intérimaire en fin de saison, et de clôturer l’exercice à une navrante 11ème place. Cela faisait longtemps que le club n’était pas tombé si bas…

Alors forcément, la direction essaie encore de secouer le club ensommeillé, en allant chercher un autre coach jeune et en vogue, avec cette fois-ci plus de bouteille pour éviter de verser encore dans l’incompétence. Mais ce sera finalement une bis repetita avec Jocelyn Gourvennec, qui avait pourtant fait rayonner le modeste club de Guingamp. Ses idées de jeu initiales étaient réellement alléchantes : il se proposait d’aligner un offensif 4-4-2 avec deux attaquants techniques à défaut d’être de vrais 9 (Rolan et la star Ménez), des joueurs très techniques sur les côtés avec Malcom arrivant à maturité, Ounas, Touré ou encore le pari Kamano ; et enfin un nouveau pilier pour le milieu avec l’arrivée de Toulalan, censé accompagner l’émergence de Valentin Vada. La première partie de saison, laborieuse, laisse place à un vrai espoir dans un 4-3-3 plus rationnel avec le retour en forme de Toulalan soulagé par l’arrivée de Sankharé, et un trio offensif jeune et qui emporte tout sur son passage, Kamano – Laborde – Malcom. La 6ème place est très encourageante et n’augure que du bon pour la suite, on se prend à rêver d’un renouveau, enfin, avec une star offensive comme Malcom et un mercato se voulant ambitieux. Bordeaux signe des chèques à tout va à l’intersaison 2017 :  5M pour un Otavio par ci, 10M pour De Préville par là (préféré en dernière minute à Luuk de Jong pour occuper le poste d’avant-centre, vous pouvez rire) ou encore 7M pour le mythique Jonathan Cafu. Ce fut une gabegie sans précédent (30 millions d’euros!), jamais un entraîneur n’avait eu autant d’argent à Bordeaux, et jamais on n’avait vu de mercato aussi catastrophique. Toulalan est repositionné défenseur central dans une innovation tactique ubuesque de Gourvennec, et sa charnière lente, tout sauf complémentaire, cataclysmique formée avec Jovanovic amène Bordeaux au bord de l’abîme et de la relégation à la mi-saison, après une série négative interminable. Ne négligeons pas non plus cet affront qu’est l’élimination en barrages d’Europa League par les hongrois de Videoton. Otavio et Lerager peinent à s’imposer, le milieu ne sait pas jouer vers l’avant et le Toulalan rayonnant de 2016/2017 y manque cruellement, Cafu est nul et abonné au club de jetski d’Arcachon, De Préville est tout sauf un 9, et ne s’impose pas plus en ailier… On n’oubliera pas non plus le départ du jeune Arrambarri, pourtant brillant en présaison, parti s’imposer comme un des meilleurs milieux de Liga à Getafe sans jamais avoir eu sa chance… Jamais de notre vie nous n’avions vu de tacticien aussi piètre que Gourvennec, pas même Sagnol. Il est enfin débarqué en janvier pour laisser place à la mi-saison au haut en couleur Gustavo Poyet. Celui-ci réussit l’impossible, l’improbable, un véritable prodige en ramenant Bordeaux à une 6ème place inespérée, et européenne, à la faveur d’une série de victoires dantesque en fin de saison. Tout ceci avec son style à lui : un jeu pas forcément flamboyant mais plutôt entreprenant, une gnac débordante et des coups de gueule, on l’aime comme ça notre Gus. Il a réalisé un miracle avec presque rien, en revitalisant Plasil en sentinelle à 36 ans, en bricolant une charnière brillantissime Pablo – Koundé… Et nous nous disions alors : et si nous tenions enfin cet entraîneur neuf que nous recherchions, pas le plus sexy au premier abord mais celui qui nous convient le mieux?

Les américains et la crainte du pire

Mais la vie du supporter bordelais n’est parsemée que de brusques et éphémères lueurs d’espoir, qui n’accoucheront jamais de cette rédemption que tout un peuple réclame. De nouveaux larrons se sont invités sur scène, des américains dont nous ne connaissons presque rien, GACP, ou plutôt GACP et King Street, tantôt effrayants avec leur montage financier obscur et la campagne HandsOff menée par les Ultras contre ces financiers, tantôt oniriques avec leurs promesses nimbées de mystère. Mais la première étape du plan de rachat américain se déroule bien mal, avec un mercato illisible, raté dans les grandes largeurs. Après la politique, c’est le sport qui nous rappellait à quel point une cohabitation rend impossible toute prise de décision. M6 voulait se donner le beau rôle en faisant croire à des pistes bien chimériques qui ne dépendaient pas de leur argent (Bergjwin, Pedro), eux qui ne tentaient jamais une folie sur le marché des transferts, tandis que Da Grosa et ses acolytes n’étaient pas très disposés à aligner les billets pendant la période du rachat, tout en entretenant le flou sur leur propre souhait d’être ambitieux ou non. Et au milieu de tout ça, c’est notre bien-aimé entraîneur qui perdit la boule, dans l’attente des recrues promises. Il n’était absolument pas tout blanc l’ami Gustavo, lui qui voulait des recrues de son réseau, aussi impromptues soient-elles (on a même cru voir Lee Cattermole, perdu en D3 anglaise avec Sunderland, poser ses valises en Gironde…), ou refusant en bloc certaines pistes alléchantes car pas dans son carnet d’adresses. Il n’est pas non plus excusable pour le traitement qu’il a réservé à Laborde, lui préférant Sankharé en pointe (riez, encore une fois) face aux obscurs lettons de Ventspils. Mais on aurait préféré voir l’idylle se terminer moins brutalement, on aurait préféré repousser la rupture avec cet homme charismatique qui incarnait nos espoirs. Sa fin restera néanmoins légendaire, avec cette conférence hors du temps et dégoulinant d’un franc-parler presque romantique et chevaleresque, à l’image de notre Gus. Adieu, l’artiste.

Bordeaux se retrouve donc sans coach en début de saison, en plein milieu d’un imbroglio économico-sportif opposant la direction de l’époque et sa successeuse, pimenté par une vague de protestation populaire balayant les rangs Ultramarines. Et dans ce bordel carabiné, il fallait trouver quelqu’un d’assez fou pour reprendre les commandes du sportif, sans aucune recrue de son choix, sans arrivée de titulaire en puissance en attaque (on rappelle que Briand devait être un joueur de complément…). Alors l’hypothèse Henry s’est présentée et même matérialisée sous nos yeux, et nous fit croire aux ambitions des nouveaux repreneurs du club. Ce fut en réalité la plus grosse « clim » de l’histoire, pour finir avec le désespérant et bien mal épaulé duo Bédouet – Ricardo, lâché en plein milieu de la tempête avec un staff bien dégarni quoiqu’entièrement dévoué au club. Cette saison 2018/2019, qui aurait pu s’annoncer sous les meilleurs auspices avec enfin un nouveau projet, est sans doute la plus assommante, déprimante, calamiteuse de la décennie, le point d’orgue d’années d’ennui. En plus du marasme en interne, le sportif a encore pris des coups avec des affaires multiples et toutes aussi improbables les unes que les autres (les vrai-faux départs de Kamano et Sabaly aux abonnés absentes par la suite, l’enlèvement de la mère de Kalu qui a ensuite sombré, les implants de barbe de Sankharé), ce qui nous a conduit à aligner un pitoyable duo d’attaque Briand – De Préville, et un milieu Basic – Otavio léthargique, dans une configuration lente et défensive tout à fait épouvantable.

Et c’est en mars que la figure de proue tant attendue du projet, Paulo Sousa, débarque en messie en Gironde. Grand tacticien aux idées offensives très arrêtées, et ancien joueur à l’aura internationale, il incarne exactement ce que le club recherchait : classe, charisme, romantisme et ambition. En dépit des 3 mois qu’il n’a pas hésité à sacrifier du point de vue des résultats pour mettre en place ses idées de jeu (13ème place finale), les supporters idolâtrent déjà le portugais, qui ne va pas tarder à leur rendre cette confiance en 2019/2020 avec un jeu flamboyant malgré un mercato au rabais. Les girondins flirtent même un temps avec le podium et les joueurs semblent ravis du projet de jeu, un époustouflant 6-0 contre Nîmes vient même couronner cette dynamique. Mais c’est à ce moment-là que les pires nouvelles arrivent, et l’extra sportif vient presque éclipser l’élan créé sur le terrain. GACP, qui s’est servi grassement sur le dos du club en créant un déficit gargantuesque à base de dépenses d’avion et au Grand Hôtel, et de commissions généreusement données aux amis de Varela , est évincé par King Street, fond d’investissement « vautour » qui pourrait ne pas hésiter à détruire le sportif pour récupérer sa mise, liquidant les actifs joueurs, évinçant les fidèles supporters à l’aide de leur pantin Longuépée. Ceci finit inévitablement par peser sur le sportif, la dynamique est enrayée et nous revoilà engoncés dans le ventre mou. Et aujourd’hui, les craintes agitées par le « HandsOff » sont plus que jamais ravivées et réelles, et entretiennent un flou énorme sur l’avenir du club à court terme. Jamais un mercato ne fut aussi anxiogène. Alors, le FCGB saura-t-il prendre le contrepied de ce à quoi tout le monde le destine, comme ce fut le cas en 2010, mais cette fois en sens inverse, remontant vers les cimes du championnat? Ou cette descente infernale ne finira-t-elle donc jamais ?

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